Texte et Photos Jacky Legge
Certaines tombes se distinguent des autres par des ornements figuratifs témoins d’une existence où la passion et le métier ont primé sur beaucoup d’autres éléments qui rythment l’écoulement des jours.
Des engins pour un dernier voyage
Les stèles de plusieurs sépultures sont décorées de véhicules : vélo, moto, auto, camion, avion, hélicoptère, bateau… Des plaques-hommages peuvent aussi être déposées sur la lame avec la représentation de l’un d’eux. Des monuments épousent même la forme d’une moto avec le conducteur casqué. Ces particularités évoquent très majoritairement des défunts masculins. La représentation de véhicules, ou de leurs attributs, épouse des formes diverses : la gravure personnalisante neutre, ou travaillée d’après une photographie remise par des proches, la photo porcelaine, la gravure ou la taille dans la pierre…
Le doute s’installe pour deviner l’allusion à un métier, à une passion, à une pratique sportive en amateur ou professionnelle, voire dans certains cas les trois en même temps. Ainsi la stèle en forme de cœur du cascadeur Christian Mercier (1963-2013), à Rumillies (Tournai), le représente comme lors d’une cascade au volant de sa voiture roulant en équilibre sur les roues latérales de gauche, à côté de son portrait en buste. À Ramecroix (Tournai), le haut de la stèle en bois du charron Henri Dubar (1860-1947) présente en méplat deux roues de véhicules hippomobile. La modestie du matériau, la composition et la rareté de l’image ont entrainé le classement de la tombe dans la liste de préservation dressée par la Ville de Tournai. Sur une tombe double au cimetière de Bléharies (Brunehaut), le passant peut découvrir le « convoi exceptionnel » d’un transport de troncs d’arbres conduit par Jean Delcroix (1930-2006), tandis qu’à Ramecroix (Tournai), est représenté le camion endommagé de « Fernand François (…) décédé accidentellement à Péruwelz le 25-1-1943 ». Cette image taillée dans la pierre bleue est exceptionnelle.
Le cénotaphe de Louis L’Hoir (1819-1888), au cimetière de Mons, met en évidence sur la face avant une roue de train ailée créant des éclairs, évocation de la vitesse et de l’énergie. Elle constitue le centre d’une composition très équilibrée avec la médaille de l’ordre de Léopold enrubannée, une palme (les honneurs), un marteau (la construction), l’équerre et le compas entrecroisés (le tracé du plan). Il est vraisemblable que le défunt était ingénieur dans les chemins de fer. Le 10 octobre 1938, engagé par la SABENA, l’adjudantaviateur André-Edmond Moulin (1907-1938) se trouve à bord d’un Savoia Marchetti de la ligne BruxellesDüsseldorf. L’engin s’écrase au sol à Soest, en Westphalie, entraînant dans la mort les quatre membres de l’équipage ainsi que les seize passagers. Pour évoquer cette catastrophe, un avion traversant les nuages figure sur la stèle familiale au cimetière de Ramecroix. Au cimetière du Sud, à Tournai, la tombe de « Carlos Pipart / aviateur militaire / décédé accidentellement en service commandé / à Ostende le 11 mars 1940 dans sa 21e année » se distingue avec, d’une part, un médaillon le représentant en buste revêtu de son uniforme et, d’autre part, une hélice de l’avion cassée coulée dans le bronze et posée sur la lame. Une belle et éloquente évocation du drame. La stèle de Jean-Marie Hennebert (1944-2005), à Esplechin (Tournai) présente, elle, un hélicoptère.
Le rapport au métier est évident quand il s’agit de l’image d’un autobus, d’un autocar, d’un train, d’une ambulance, d’une fourgon de police ou de livraison, d’un camionpoubelle, de pompiers, de transport, d’un corbillard. Que nous connaissions ou pas les défunts, ces tombes nous parlent avec une iconographie très diversifiée racontant un aspect de la personnalité des personnes inhumées ou dont les cendres ont été déposées dans une loge du columbarium, voire dans un caveau.
Les bateliers
Nombre de tombes de bateliers évoquent le métier par la représentation de leur bateau, ou d’attributs tels le gouvernail, la bouée, l’ancre… Cette dernière peut être facilement confondue avec le symbole de l’espérance, selon les valeurs théologales chrétiennes, accompagnée de la croix (la foi) et le cœur (la charité). Sans aucun doute, il s’agit de l’ancre en usage dans la marine, sur la tombe de Télémaque Depret décédé à 37 ans en 1889, fils du couple Pacifique Choquet – Ulysse Depret. Que de voyages dans l’espace et le temps évoqués tacitement ! La photo-porcelaine d’un batelier, au cimetière de Blaton, est disposée au centre d’une composition toute en équilibre avec la bouée, l’ancre, la gaffe et la rame. Sur la sépulture Caulier-Goudemont, à Antoing, une péniche taillée dans la pierre bleue est imaginée dans un voyage permanent avec les remous du cours d’eau, l’ancre relevée.
Les forains
Les forains sont généralement fiers de leur vie faite de voyages de proximité selon un calendrier d’étapes quasi immuable. Des sépultures sont révélatrices de l’attachement des forains à leurs métiers. À Doudeville, en Normandie, une tombe expose un tir à la carabine avec les lots pour les gagnants, le tout intégré à un camion. Sur la stèle de Dominique Jouen (1951-2016), à Grainville (Normandie), le passant peut deviner la caravane résidentielle à côté de la cabine de paiement du « Formidable Le Mistral Balançoire ». À Kain (Tournai), la stèle d’Angelina Vincent (1920- 1999) et Jean Tréhout (1923-2002) comporte le dessin par gravure personnalisante de la caravane du couple. Une plaque posée sur la lame par « Les forains / à leur / camarade. » est illustrée par le monument bruxellois dédié aux 28 forains morts pour la Patrie durant la Première Guerre mondiale. Sur la lame de la tombe d’Albert Vincent, de Jeannine et Jean-Jacques Ingelbert, au cimetière du Sud à Tournai, a été déposée une plaque figurant, en gravure personnalisante, une ambiance de champ de foire avec la friterie ambulante « Au Palais de la Frite », le manège d’avions et le camion. À Bléharies (Brunehaut), la stèle de Jacky Ingelbert (1943-1995), offre à la vue, côte à côte, la friterie, le manège et le tir à la pipe, sans la clientèle, comme pour mieux insister sur la mort qui met fin à la pratique d’un métier-passion.
Les Roms
« Selon les Nations unies et l’Union romani internationale, les Roms, hommes en hindi, désignent un ensemble de populations originaires du Rajasthan (Inde) ayant en commun une langue, le romani. En ce sens, les Gitans, les Sintis ou les Yéniches, arrivés en Europe occidentale depuis des générations, sont Roms. » (Libération, 10 juin 2013). Les Roms sont aussi surnommés Gens du voyage. Sur leurs tombes, ils peuvent manifester leur fierté d’une vie liée à la transhumance en mettant en évidence la roulotte tirée par un cheval. Les Roms ont maintenant délaissé le cheval au profit de la voiture « puissante » capable de tracter la caravane résidentielle. Souvent en déplacements permanents, les Roms ont tendance à se rassembler pour leur dernière « étape », en réunissant leurs sépultures dans les mêmes cimetières. Il en est ainsi à Lille – Sud, par exemple.
Conclusion
« Que ton repos / soit doux comme / ton cœur fut bon / ton épouse Maria », voici l’ultime message d’une épouse à son mari employé dans les pompes funèbres. La phrase est gravée dans le livre de la vie, dont la page de gauche présente un corbillard équipé pour les funérailles…
Jacky Legge est conservateur honoraire des cimetières de Tournai, ancien coordinateur de la Commission communale des cimetières de Tournai, auteur de 18 ouvrages consacrés au patrimoine funéraire. Le dernier en date est paru fin 2023 :
LEGGE, Jacky. La symbolique de nos cimetières. Éd. Walden & Whitman, 2024. 159 p. Préface : François Salmon. Photographie : Jacky Legge.