Inspiration Les Roms.

Les Roms.

Texte Marianne Poncelet


L’origine des Roms a longtemps constitué un mystère, donnant naissance à de nombreuses légendes. Il est désormais acquis que ce peuple nomade est issu de la péninsule indienne. Parmi les preuves avancées par de nombreux chercheurs, l’une des plus convaincantes est sans conteste celle des linguistes qui ont clairement mis en évidence l’étroite correspondance de leur langue avec le sanskrit.

L’ORIGINE

L’origine des Roms a longtemps constitué un mystère, donnant naissance à de nombreuses légendes. Il est désormais acquis que ce peuple nomade est issu de la péninsule indienne. Parmi les preuves avancées par de nombreux chercheurs, l’une des plus convaincantes est sans conteste celle des linguistes qui ont clairement mis en évidence l’étroite correspondance de leur langue avec le sanskrit.

Les Roms entamèrent leur première migration il y a dix siècles en direction de l’Europe via les Balkans. Après avoir longuement séjourné en Grèce, leurs populations se sont divisées. Une partie d’entre elles a remonté la vallée du Danube pour s’établir en Europe centrale, et la seconde s’est dirigée vers l’Arménie, le Caucase et la Russie. Un saufconduit de protection, daté du 17 avril 1423 et rédigé par le roi tchèque Sigismond, témoigne avec certitude de leur avancée migratoire. En arrivant en France, les Roms se sont prévalus des avantages qui leur avait été concédés par le souverain tchèque. Comme le sauf-conduit avait été édité en Bohême, c’est tout naturellement que les Français les dénommèrent « Bohémiens ».

Aujourd’hui les Roms sont dispersés un peu partout en Europe, plus particulièrement en Europe centrale, en Asie occidentale, en Amérique et même en Australie.

DES DÉNOMINATIONS MULTIPLES

Si le terme générique de Bohémiens s’est spontanément imposé en France, ce peuple de perpétuels migrants a été désigné de multiples façons par les habitants des pays qu’ils traversaient. En Espagne, ils furent appelés Gitanos – en raison de leur origine égyptienne supposée -, mot qui donna Gypsies en anglais et Gitans en français. Dans les Balkans, « Ciganie » (en slave) qui donna Tsigane en français et « Zigeuner » en allemand.

Le nom de Tsigane qui leur est aussi appliqué est dérivé du mot grec atsingani, qui signifie « celui qui ne veut pas toucher ni être touché ». Mais le nom générique que les Tsiganes se donnent est celui de « Rom ». Au masculin singulier, ce terme signifie « homme » ou « époux », et « Romni » au féminin singulier. Habituellement, le mot Rom désigne l’ensemble des Tsiganes, toutes les autres dénominations étant le fait des nonRoms pour les identifier.

DIFFÉRENTS GROUPES

Les Roms arrivés en Europe centrale et orientale ajoutent souvent à leur nom des patronymes qui font référence à leur appartenance régionale, religieuse ou professionnelle. Il en est ainsi des Roms Kalderash, Lovara, Tchurara, qui furent en d’autres temps, chaudronniers, marchands de chevaux ou maquignons. Les Vlax correspondent à l’un des sous-groupes les plus importants numériquement. Les Yerlii, qui ont pendant longtemps pratiqué le nomadisme, se sont sédentarisés dans les Balkans sous l’empire Ottoman. Les Rudara, présents en peu partout, vivent actuellement dans de petits villages, regroupés dans des quartiers appelés « mahala ». Ces groupes se sont implantés dans leur grande majorité en Europe de l’Est, une petite partie d’entre eux – les Koshicharija -pratiquant encore le nomadisme. Les Sinte ou Sinti, et les Manouches se sont établis en Europe occidentale depuis longtemps. Quant aux Gitans, ils ont principalement élu domicile en Espagne et dans le sud de la France.

GENS DU VOYAGE

L’une des singularités premières des Roms est d’être un peuple sans attache et en perpétuelle migration. Les roulottes d’hier ont aujourd’hui cédé la place aux véhicules automobiles, mais la mobilité des Roms est toujours de tradition (même si certaines familles ont choisi de se fixer ici ou là). Ce qui, dans une civilisation marquée par le sédentarisme, peut poser problème. De tous temps en effet – et cela est hélas encore d’actualité – l’étranger de passage est, par essence, celui dont on se méfie. Parce qu’en refusant de se fixer, il reste en marge de la société, replié sur sa culture propre, ses traditions et ses usages.

Un repliement d’autant plus fort que les adultes ne peuvent prétendre à une vie professionnelle régulière. La plupart d’entre eux se bornent, en effet, à effectuer des travaux journaliers qui ne permettent pas de réelle intégration. Les enfants, souvent non scolarisés, ne reçoivent d’autre éducation que celle qui leur est donnée par les parents et les membres du groupe. D’où une situation de méfiance et de rejet de la part des populations autochtones à l’égard des Roms qui n’ont guère l’occasion – et quelquefois encore moins le désir – de confronter leurs expériences ni d’engager un véritable dialogue.

UN PEUPLE PERSÉCUTÉ

Le nomadisme des Roms n’a pas été exclusivement la conséquence d’un mode d’existence souhaité. Il a souvent été provoqué ou accentué par une série d’exclusions et de persécutions dans les pays qu’ils traversaient au fil des siècles. L’holocauste dont ils furent l’objet de la part des nazis lors de la Seconde Guerre mondiale constitue l’un des épisodes les plus douloureux de leur histoire. A l’instar des Juifs, les Roms ont été déportés en masse dans les camps de concentration. Dans ce contexte, on ne peut que saluer le courage, la détermination et la constance avec laquelle ce peuple a su préserver son identité et sa culture.

LA LANGUE TSIGANE : LE ROMANI

Il existe une langue romani commune, appelée « romani moderne » ou « langue du rassemblement ». Originaire de l’Inde médiévale, elle s’est enrichie au cours des siècles d’éléments persans, byzantins, caucasiens et européens, et ses variantes se trouvent en peu partout en Europe. Ses principes ont été définis au premier Congrès des Roms à Londres en 1971 et sa codification a été approuvée par le 4ème Congrès des Roms à Varsovie en 1990. Le Congrès de Varsovie a également défini le romani comme étant « la langue nationale du peuple rom ». L’Union Européenne reconnaît cette langue comme l’une des langues des cultures de l’Europe moderne et en encourage l’usage à égalité avec les autres langues de l’Europe.

IMPORTANCE DE LA CELLULE FAMILIALE

Plus que dans toute autre culture peut-être, la famille constitue l’axe central du groupe, le fondement irréductible de la société tsigane qui s’organise en clans. Cela tient au fait que, durant leurs pérégrinations, les populations tsiganes sont totalement indépendantes des sociétés locales et mènent une existence parfaitement autonome. De la famille dépendent donc les moyens de subsistance, l’éducation des enfants et la cohésion sociale de la communauté. Une communauté dans laquelle les plus démunis tels que les malades, les personnes âgées, les orphelins…, sont naturellement pris en charge par l’ensemble du groupe.

Dans cette famille, les rôles sont clairement distribués : à la mère la tenue du foyer, les soins aux enfants et une grande partie des moyens de subsistance par le biais d’emplois occasionnels. Au père la responsabilité et la protection de la famille, la recherche de travaux ponctuels et les engagements saisonniers.

Le lien familial et le respect des parents sont très forts chez les Roms. Les Roms écoutent leurs parents jusqu’à leur mort. L’éducation des enfants y est l’affaire de tous, et très tôt ils sont sollicités pour participer aux activités économiques des aînés. Le temps se vit au présent, et les parents n’attribuent qu’une valeur relative à l’école et aux savoirs scolaires. Pour les jeunes filles, il est très important d’apprendre rapidement les travaux de la maison, d’autant qu’elles se marient très tôt. Dans la tradition rom, la jeune fille doit être « pure » pour son mariage, le contraire pouvant être la cause d’un divorce. Les mariages mixtes sont acceptés à condition que le conjoint non-tsigane adopte les traditions de la communauté.

DES MÉTIERS TRADITIONNELS

L’image de certaines activités et de certains métiers reste traditionnellement attachée à celle des Roms. Alors que la divination et la « bonne aventure » sont le domaine des femmes, les hommes passent pour de grands connaisseurs de chevaux. Depuis le 15ème siècle, ils ont ainsi exercé les métiers de maquignon. La tradition du travail du fer et du cuivre par les Roms, les Manouches et les Gitans est également très ancienne, tout comme l’artisanat – vannerie, rempaillage, fabrication d’objet en bois – et les spectacles de rue (les dresseurs d’ours sont encore familiers dans les Balkans). En fait, les différents métiers exercés par les Roms se confondent avec leurs arts.

UNE CULTURE SINGULIÈRE

N’appartenant à aucune nation et ne possédant aucun territoire, les Roms transmettent leur culture de manière orale à leurs descendants. De fait, leur langue est presqu’exclusivement parlée, ce qui signifie qu’il y a peu de traces matérielles, de réalisations concrètes et d’archives, ce qui rend d’autant plus précieuse la véritable « bibliothèque » que constitue leur mémoire collective. Cette absence de trace écrite fait que l’histoire, la culture et la philosophie des Roms sont celles que chacun porte en soi. Chaque membre de la communauté se trouve ainsi le dépositaire, celui qui transmet la mémoire collective, le passeur d’une richesse qui sombrerait sans cela dans l’oubli.

MUSIQUE

La musique occupe une place de premier plan dans la vie des Roms. Comme tous les peuples migrants vivant en marge de l’organisation sociale, les Tsiganes ont développé une musique singulière dans la forme et dans le fond. Véritable langage transmis de génération en génération, cette musique se caractérise par une technique spécifique du jeu, par le violon notamment, et un extraordinaire pouvoir d’expression. Enrichie des nombreux emprunts effectués au contact des cultures locales des pays traversés au cours de leurs voyages, cet art s’impose tout à la fois comme la mémoire d’un peuple et le témoignage vibrant de sa vitalité créatrice. Nombreux sont les chanteurs, guitaristes et violonistes réputés pour la virtuosité de leur jeu et la richesse de leurs improvisations.

LES ROMS ET LA RELIGION

Chez les Roms, la superstition, assortie d’un certain fatalisme, tient souvent lieu de religion, laquelle se passe de culte organisé et de sacerdoce comme de métaphysique : DIEU ou DEL, est une entité bienveillante, le Diable ou Beng, est un esprit malin, dont les contes narrent les tours que les Roms doivent déjouer. Les Roms redoutent le « mulo », esprit des morts, qui peut être un revenant. Contre les démons, porteurs de maladies et de mauvais sorts, ils s’arment fréquemment d’amulettes et de talismans. Les Roms n’ont pas de « religion » au sens propre du terme, mais plutôt une conception du monde, celle des anciens Européens migrant dans les steppes euro-asiatiques. Le pèlerinage bien connu des Saintes-Mariesde-la-Mer est lié à la légende créée par les Roms eux-mêmes. A l’heure actuelle, outre la ferveur religieuse, ce pèlerinage est un grand rassemblement des Roms de toutes confessions et tous horizons, qui est l’occasion pour eux d’échanges culturels et commerciaux.

DES RITES SOCIAUX IMMUABLES

La cohésion sociale des différents clans tsiganes se fonde sur le respect scrupuleux des traditions. L’individu est indissociablement lié à sa famille, placée sous l’autorité d’un « chef », pendant toute la durée de son existence. Cette prédominance de l’esprit familial suppose un véritable « culte » de l’enfant comme en témoigne un proverbe rom : « pas de bonheur sans enfant ». Inclus dès leur naissance à la vie du groupe dont ils sont issus, les jeunes sont élevés dans le respect des membres de leur famille auprès desquels ils se forment par l’exemple, les filles avec les femmes, les garçons avec les hommes. Les uns et les autres prennent ainsi très tôt conscience de leur place dans le groupe et se familiarisent avec les charges et les devoirs qui seront les siens.

Le mariage constitue une étape importante. Généralement contracté à 18 ans pour les garçons et à 16 ans pour les filles, il permet de créer des liens entre différents clans – liens qui renforcent d’autant la cohésion du groupe – et donne lieu à de grandes fêtes réunissant l’ensemble des membres de la communauté. Les mariages mixtes sont acceptés à condition que le conjoint non tsigane adopte les traditions de la communauté. Les funérailles sont également l’objet de grands rassemblements qui témoignent du respect et de la ferveur que les différentes communautés entretiennent entre elles. Les plus démunis – malades, vieillards et orphelins – sont naturellement pris en charge par l’ensemble du groupe, au nom même de la solidarité qui fonde l’unité de la communauté.

LE CULTE DES MORTS

Si l’esprit tsigane est capable d’assimiler le mystérieux qui émane des forces naturelles, la croyance en une vie éternelle et inconnue représente le dogme envers lequel les Roms ont le plus de respect. Ils ne conçoivent pas la vie sur terre sans imaginer un au-delà où les souffrances se terminent, où le froid n’existe pas, où la police ne les poursuit pas, où les Roms sont véritablement frères des autres hommes de la Terre. Cet au-delà, patrie éternelle des morts, constitue pour les Roms le royaume de la justice et de l’égalité. Leurs morts évoluant dans ce royaume latent, sont investis d’un pouvoir auquel ils s’adressent dans leurs prières, sachant qu’ils seront toujours écoutés et protégés. Le fait de croire à une vie après la mort conditionne toute la vie des Roms. Le Rom a hérité de la philosophie à la vie. Dans cette perspective, il a créé le concept du mort-vivant : le « mulo ». Ainsi, si le non-Rom en général se voit comme un vivant condamné à mourir, le Rom, lui, se voit comme un condamné à mort appelé à vivre.

La solidarité des Roms dans la douleur reflète particulièrement la conscience de leur peuple. Le respect de la famille endeuillée fait que les Roms se privent un temps de toute manifestation festive. La veillée mortuaire dure vingt-quatre heures et rassemble de nombreuses familles et amis qui tiennent compagnie au défunt jusqu’au moment de l’enterrement, qui dure souvent trois jours. Durant cet espace de temps, un éloge du défunt est fait. On raconte ses exploits et on porte aux nues ses qualités. A partir de cet instant, ses péchés sont effacés aux yeux de l’assistance, car la mort a le pouvoir d’effacer les souvenirs les plus désagréables. Ces commentaires sont accompagnés par les pleurs et les lamentations ostentatoires des proches les plus intimes. Comme signe extérieur de douleur, le noir est de mise pour la famille Rom. Ces coutumes rituelles sont la continuation logique des relations qui unissent les vivants aux morts. Une autre marque de respect et d’attachement au défunt est le faste qui entoure son enterrement. La messe qui sera dite ne sera jamais gratuite, car les Roms considèrent qu’il faut beaucoup investir en ce rite, quitte à ce que la solidarité joue entre familles Roms pour offrir au défunt les plus belles funérailles possibles. Dans les familles endeuillées, une lampe à huile est allumée devant les défunts de la famille, durant tout le mois de novembre, entièrement dédiée à eux, sans oublier les offrandes solennelles des cierges géants avec lesquels les Roms allument les images de la Vierge et des Saints à la mémoire des ancêtres disparus.

VALEURS ET CONTRE-VALEURS DES ROMS

Aspects négatifs :

  • Indice de formation culturelle inférieure à la moyenne européenne – Apathie pour l’étude et la recherche
  • Présence minimale des enfants gitans dans les écoles
  • Elimination pratique du concept d’enfance. Dès le plus jeune âge, les enfants aident leurs parents dans leur travail
  • Très peu de sentiment de prévention envers l’avenir
  • Méfiance envers la plupart des gens, comme une forme de protection – Aversion envers le travail physique requérant des efforts continus
  • Petits vols de nourriture ou de vêtements pour parer aux nécessités les plus urgentes

Aspects positifs :

  • Sens de la sagacité, facilité pour le contact humain
  • Confiance illimitée en la Providence
  • Peu de mensonges entre les membres d’une même communauté ou du peuple Rom.
  • Respect de la parole donnée entre Roms.
  • Conscience de la valeur professionnelle de leur travail
  • Grande faculté d’adaptation
  • Haute estime de la famille comme cellule de base de la société
  • Profond respect des enfants envers leurs parents
  • Amour des parents envers leurs enfants
  • Fidélité au mariage Rom
  • Acceptation des mystères de la religion
  • Ame artistique

CONCLUSION

Comme l’écrivait Jean-Paul Clébert, compagnon de cœur des Tsiganes, « les Roms sont un cas exceptionnel, l’exemple unique d’un ensemble ethnique parfaitement défini à travers le temps et l’espace, qui depuis plus de mille ans, et au-delà des frontières de l’Europe, a réalisé une gigantesque migration, sans que jamais ne soient altérées l’originalité ni l’unité de leur culture. Les Roms ont réalisé la prouesse de parcourir le monde civilisé sans cesser de se soumettre aux règles d’existence en vigueur chez les nomades de l’Asie. Car à leurs yeux, c’est la seule manière de vivre digne de l’homme ».


SOURCES

Nosotros los Gitanos
Juan de Dios Ramírez Heredia
Parlons Tsigane
Vania de Gila-Kochanowski

Touche.be Réseau de Soins & Qualité