Texte Thaïs Sander
Jeunes en perte de sens ou miroir du changement ? « Mon jeune est sur son smartphone tout le temps. Le mien a refusé un emploi intérimaire car le salaire et les horaires ne lui plaisaient pas. Ma fille trouve que son patron est trop dur et toujours absent lors des clôtures difficiles de fin de mois… » C’est la conversation entendue entre trois cinquantenaires rassemblées pour un moment de détente. Ces mères sont-elles juste préoccupées par l’avenir de leurs jeunes ou ce dialogue résonne-t-il bien au-delà, parlant des maux de notre Génération Z .
Les « Z », zèbres ou drôles de zoziaux rassemblant les adolescents et les jeunes de moins de 25 ans nés autour du début du vingt-et-unième siècle. La génération « Z » concerne aujourd’hui 30 % de la population dans le monde et présente des caractéristiques communes. De nombreuses études et enquêtes s’y sont penchées pour en tirer des conclusions et essayer de comprendre les enjeux concernant ces (futurs) actifs qui vont prendre la relève de la génération de leurs parents et faire face aux déséquilibres de notre société en crise non seulement monétaire, écologique mais surtout de sens profond face à l’avenir.
Les humains se questionnent de plus en plus sur le sens de la vie et sur les conditions dans lesquelles ils estiment qu’elle vaut la peine d’être vécue. Loin de l’idée que ce questionnement ne concerne que les plus nantis ou les philosophes, les jeunes se préoccupent de plus en plus tôt de ces questions dans un monde au bord d’un certain chaos social et économique. Les inégalités sont grandes entre les conditions de vie d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre, d’un métier à l’autre, … Et tout peut basculer rapidement dans un scénario de perte de repères, de revenus et de sens. Les maladies mentales et psychologiques semblent n’avoir jamais été aussi courantes : dépression, burn-out, violences intra-familiales, angoisse existentielle, suicide, etc, touchent les jeunes de plus en plus tôt et les aînés de plus en plus tard. L’OMS recense des arrêts de vie volontaires chez les moins de 13 ans et les plus de 80 ans… L’incertitude, le sentiment d’impuissance, d’inutilité, de dénigrement de la société envers leur statut social sont des causes de ces passages à l’acte irrémédiables.

Alors comment ne pas imaginer que nos jeunes « Z » soient pris en étau dans un modèle qui se dualise de plus en plus entre la vie et la mort, la réalité et la fiction, le bien-être et le désespoir quotidien pour certain·e·s. Nés avec les technologies numériques à portée de main, les jeunes vivent de plus en plus déconnectés de la réalité. Certaines enquêtes tendent à démontrer qu’ils sont connectés à internet presque la moitié de la journée : zappant et glissant sur la vague du web, il leur est présenté des manières de gagner de l’argent facile comme dans un jeu, des biens de consommation dont ils n’ont même plus l’impression d’être la cible et des relations entre personnes qui, au final, s’avèrent juste des amitiés virtuelles. Le jour de leur déménagement, les caisses attendront en vain l’aide espérée… Par exemple, lors de programmes et ateliers, des étudiants de diplômes professionnels avancés ont l’occasion de s’initier à l’approche de résolution de problèmes et de chercher des moyens de collaborer et gérer des équipes : il s’avère dans ce cadre que les jeunes se retrouvent perdus, manquant de créativité, peu confiants ou trop en eux-mêmes, de plus en plus souvent en détresse émotionnelle devant des cas pratiques de conflit. Au sein des indispensables métiers techniques plane en amont une ombre négative dépréciant l’enseignement professionnel, dénigrant les qualités des jeunes et stigmatisant les familles qui s’orientent vers ces choix comme si c’étaient des emplois de seconde zone.
L’orientation des jeunes vers une profession est déjà difficile à 15 ou 16 ans quand il est question de leur faire choisir des possibilités d’études pour un futur métier : les jeunes ne se concentrent plus autant sur leurs propres potentiels et sont influencés entièrement par leur environnement, leurs relations sociales, les pressions de leur famille au risque de mettre de côté leurs talents et passions qui auraient pu les orienter. Les jeunes projettent aussi au travers de la pression de l’école à réussir, la compétition qui les attend sur le marché de l’emploi et pour peu que les relations prof-élève aient été difficiles, comment faire confiance ensuite à un patron pour être soutenu et guidé ? Les jeunes sont aussi plus à fleur de peau, bouillonnant d’émotions pour lesquelles ils n’ont pas les mots, manquant d’oreilles bienveillantes pour les écouter sans jugement, leurs référents (parents, profs) sont soit trop occupés, soit autoritaristes : ils en arrivent alors à un manque progressif de confiance en eux et en leur entourage, ou tombent en rébellion face à l’autorité.
Les « Z » refusent le management autoritaire, souhaitant de l’autonomie et de la confiance. Ils ne veulent pas faire acte de présence au travail, ils veulent se sentir valorisés et utiles. Ils recherchent un équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle : une qualité du cadre de leur environnement de travail, une flexibilité dans les horaires, allant plus souvent de pair avec le travail à distance et ils sont prêts à quitter un emploi qui ne les satisfait pas. Beaucoup de jeunes interrogés dans les sondages à ce sujet mettent en avant des attentes fortes vis-àvis de leur entreprise, une relation de confiance avec leurs collègues et supérieurs, de l’inclusion de genres, de convictions, de rythmes. Cette réalité soulève l’importance d’avoir des employeurs qui placent l’empathie et l’altérité au cœur du leadership. Il est attendu aujourd’hui qu’un patron prenne en charge le bien-être mental de ses collaborateurs de tout niveau, veille à la protection contre les harcèlements en tout genre et offre un cadre de travail serein et convivial : voilà un tableau idyllique quasi inexistant et inatteignable dans le contexte actuel de pression à la production et la compétitivité.
La recherche de sens des jeunes devient une motivation, prêts à tout laisser tomber pour servir des idéaux plus grands. Certains se désinvestissent assez vite de leur travail, se replongent dans une forme de déni et d’insouciance de post-adolescents alors qu’ils ont une place active à assurer. Les parents s’inquiètent de les voir poursuivre des études ou des périodes de chômage de plus en plus longues. Les jeunes repoussent l’entrée en couple stable et la création d’une famille au-delà de 30 ans, le désir d’enfant arrive même aux portes des limites de l’âge raisonnable de procréation avec tous les enjeux de santé que cela soulève. Contrairement à certaines idées véhiculées, d’une part, les jeunes attendent des aînés un devoir d’exemplarité, un soutien authentique, une inclusion sans présupposé de leur place et de leurs capacités au risque de se refermer dans un monde artificiel et de démissionner de leur rôle créateur pour un avenir meilleur. D’autre part, les jeunes ont des valeurs telles que la coopération, le respect de l’identité, la justice mais ne savent pas comment les utiliser pour les fondements d’actions concrètes alors que la société favorise la productivité aux valeurs. Ils veulent un autre alphabet pour décoder les enjeux d’une transition clef.
Les « Z » n’ont plus besoin de lire les modes d’emploi pour accéder au maniement des outils : ils expérimentent et font appel à leur intuition. Alors comment permettre aux jeunes « Z » de prendre leur place, d’assurer les emplois d’aujourd’hui et de demain, de pouvoir changer de poste et d’évoluer dans leur carrière aussi rapidement que possible, de faire face à l’éco-anxiété, de construire un monde juste passant par des engagements forts ?
La transition numérique a déjà induit de nouveaux modèles économiques et nécessite de nouvelles compétences, la transition écologique soulève beaucoup de questions sociales et éthiques, la transition démographique démontre que la population est vieillissante et que les jeunes restent le pilier de l’avenir : est-il possible de leur offrir la confiance dont ils ont besoin, de croire en eux ? La génération des « Z » est dotée d’une grande sensibilité, certes parfois exacerbée ou endormie, cependant au service de l’humain. Les jeunes éveillés se montrent créatifs, militants, avides de libertés, adroits dans ce qui les passionne : ce chemin peut annoncer un monde meilleur !